A la ligne, de Joseph Ponthus

A la ligne
A la chaîne
Enchaînés
Alignés
Produire toujours plus
Plus et plus vite
Et ne voir que
Des lignes
Des chaînes
Les nôtres les leurs
Géométriques mécaniques
Infinies
Démentes
Je les ai connues aussi
Pas longtemps mais juste assez
Assez pour savoir qu’il est important d’y chanter
D’y rêver
De trouver tout ce qui pourrait nous en libérer un peu
Au moins la tête à défaut du reste
Au moins la tête pour oublier le reste
Assez pour savoir les jours de nuit
Les nuits toujours
Le soleil oublié
Le bruit et les bouchons d’oreilles
Les bottes et les pédiluves
Les machines
Incessantes
Insensées
Mais pas assez pour avoir aimé
Non pas assez
L’usine je l’ai détestée
J’ai haï cette gueule béante qui engloutit
Digère
Et nous recrache
Fourbus
De ces quelques missions renouvelables au jour ou à la semaine je n’ai rien gardé
Je ne pensais même pas pouvoir aimer qu’on en parle
Mais vous êtes arrivé Mr Ponthus et j’ai aimé vous lire l’écrire
Ce n’était pas gagné pourtant
Parce que je les aime tant moi
Les virgules les points les suspensions
Tant que j’en mets partout
Toujours
Trop
Mais j’ai lu votre cadence et j’y ai entendu
Ce(ux) qui ne s’arrête(nt) jamais
La solidarité taiseuse
Les demis-mots
Les mots mâchés
Les mains qu’on serre comme on dirait
Les mains qu’on serre parce qu’on ne dit pas
Les pauses cigarettes toujours trop courtes
Parce que tout se compte
Le temps comme les unités
Combien de jours travaillés
Combien de minutes à tirer
Combien de temps perdu à marcher pour rejoindre la machine à café
Combien d’heures de sommeil
Combien de kilos
De bêtes
De boîtes
De camions
Combien
Combien
Toujours
Mais en vous lisant je n’ai pas compté
Quoiqu’on en dise la poésie ne se calcule pas
Ni en pieds ni sur les doigts
Elle n’a pas besoin de ça
Pour être là partout
Entre vos maux
Par vos mots
Ceux que j’ai suivis sans jamais en lâcher le fil
Parce que c’est ainsi que vous m’avez pêchée
Monsieur
A la ligne
Hameçonnée
Par vos lignes
Captivée
Et sans un point pour y revenir


Je dois absolument remercier @clairethefrenchbooklover pour m’avoir mis ce livre entre les mains et m’avoir dit « toi, tu vas adorer. Je le sais. » Oui Claire, c’est vrai, tu me sais, infiniment bien. Ce livre, je l’ai adoré. Tu avais, encore une fois, le mot parfait.

Je voudrais que la nuit me prenne, d’Isabelle Desesquelles

📚 4ème de couverture :

Leur mensonge préféré aux parents, ils viennent le soir vous dire au revoir, on est à moitié endormi et eux vous murmurent « Je serai toujours là, mon délice, mon ange de la joie douce, merveille de l’amour enchanté », ils caressent votre front, que ça rentre bien dans votre tête. Ce doit être pour cela que ça fait du mal le jour où ce n’est plus vrai, où la main d’un père ou d’une mère ne se posera plus sur le front d’un enfant que l’on n’est plus depuis longtemps. Et si cela arrive vraiment trop tôt, on est fauché net. On peut mourir et vivre longtemps. 

Loin du bruit du monde, Clémence grandit auprès de parents rivalisant de fantaisie. Mais elle n’a pas la voix d’une petite fille et ses mots sont ceux d’un mystère cruel. Que s’est-il passé pour que l’innocence se borde ainsi de noir ?
Plongée vertigineuse et poétique dans le monde de l’enfance, Je voudrais que la nuit me prenne raconte le danger du bonheur. Entre trouble et éclairs de joie, Ce roman explore le lien fragile et inaltérable qui nous unit à nos plus proches. Et la redoutable force du souvenir.

🖋 Mon avis :

Clémence, petite fille qui grandit. Elle a quoi ? 8 ans à peine, peut-être. 8 + 16 à tout casser. Un tourbillon d’enfance au milieu de ce couple merveilleux. Mais peu à peu, les coins de la jolie photo jaunissent, se cornent, vieillissent. Il y a quelque chose n’est ce pas ? Dans la voix. Oui, je crois. Il y a quelque chose, quelque chose qui ne va pas. Et pourtant il est beau cet ombilicœur, ce cordon inaltérable qui les tisse. De la mère à la fille, de la femme au mari, de la fille aux parents, de l’homme à la femme, du père à l’enfant. Oui, elle est belle cette famille-là, douce et folle quelquefois. Oui, il est beau cet amour-là, doux et fort à la fois. Mais cette voix… quelque chose ne va pas.

Je ferme tout juste ce livre. Je le pose à peine. A grand peine. Je laisse mes yeux se noyer, dans l’eau salée, l’eau de mère, de père. Mon cœur gonflé du triste, gorgé du beau, bat encore, trop fort. J’ai bu la tasse je crois. Pourtant, dès l’aube du roman, j’ai pris le temps. Je me suis mouillée la nuque. J’y suis entrée doucement. Parce que vous savez, si on ne se méfie pas, 206 pages, ça s’engloutit. Un claquement de doigts et tout est lu. Mais pas avec Isabelle Desesquelles. Non, avec ses mots à elle, on s’attarde, on relit, on s’imprègne, on écoute. Tout doux. Prend le temps, lecteur. Regarde-les, effleure-les, prends-en soin. Des phrases comme ça c’est fragile, ça ne se cueille pas, ce sont elles qui vous cueillent. Des edelweiss. Voilà ce qu’elle écrit. Des edelweiss. Accrochées aux pages. Alors, si vous y allez, tournez-les doucement. Ça prend du temps de regarder, de toucher avec les yeux. Ça prend du temps de s’attarder, de déguster. Ça prend, tout. Les yeux, l’esprit, le cœur. Et puis ça nous laisse, à genoux. Oui, tu avais raison Amandine. À genoux. Devant la puissance du talent, on s’incline, évidemment. Et on attend. Que la nuit nous laisse, peut-être.


Voilà. Je vous l’avais dit. Je vous avais dit que je me saoulerai encore de ses mots. Et c’est livresselitteraire elle-même qui m’a offert ce vertige. Merci Amandine. Merci de m’avoir fait lire à nouveau cette autrice qui me fascine.

Jolis jolis monstres, de Julien Dufresne-Lamy

📚 4ème de couverture :

Certains disent qu’on est des monstres, des fous à électrocuter.
Nous sommes des centaures, des licornes, des chimères à tête de femme.
Les plus jolis monstres du monde.
Au début des années sida, James est l’une des plus belles drag-queens de New York. La légende des bals, la reine des cabarets, l’amie fidèle des club kids et des stars underground. Quand trente ans plus tard il devient le mentor de Victor, un jeune père de famille à l’humour corrosif, James comprend que le monde et les mentalités ont changé.
Sur trois décennies, Jolis jolis monstres aborde avec finesse et fantaisie la culture drag, le voguing et la scène ballroom dans un grand théâtre du genre et de l’identité. Au cœur d’une Amérique toujours plus fermée et idéologique, ce roman tendre mais bruyant est une ode à la beauté, à la fête et à la différence. Une prise de parole essentielle.

🖋 Mon avis :

Maquiller, c’est falsifier ? Le fard et le fond de teint, ça trompe ? On camoufle ou on dessine ? On cache ou on répare. On est un ou plusieurs. Et si finalement on était toujours juste soi, peu importe comment on le peint, mais si possible avec des paillettes, pour leur lumière et ce qu’elle permet d’oublier, un peu. Et aussi parce qu’il ne faut pas les espérer de la vie ou des autres.

Enfiler une robe comme un écrin. Être soi, autrement. Et si, finalement, on ne se cachait pas derrière tout ça. Et si on en avait besoin pour être entier. Mais alors, pour se réaliser pleinement, il faudra sûrement souffrir, sourire, assumer, en pâtir, tout en restant debout, peu importe la hauteur des talons, en espérant qu’un jour les autres comprendront, verront, accepteront. Qu’un jour tout ce qui est, tous ceux qui sont, soient enfin considérés pleinement. Que les monstres n’en soient plus, ni pour eux-mêmes ni pour personne. Ou que chacun prenne enfin conscience qu’il en est un à sa façon.

Au milieu des perruques, des corsets et des nuits embrumées qui durent des jours, j’ai suivi Lady Prudence et Mia. J’ai voyagé dans le New York des années 70-80 et d’aujourd’hui, dansé dans les clubs, écouté les confidences nicotinées sur les trottoirs sombres, appréhendé l’apparition des taches brunes sur la peau. J’ai vu la lumière des néons alors je suis entrée. J’ai lu les ombres alors je suis restée. Attachée. Hypnotisée.

J’ai lu, j’ai appris, j’ai compris. Et j’ai aimé aussi, passionnément. Ave Mr Dufresne-Lamy. Je ne savais pas grand chose de ces divas, je ne connaissais pas leur monde et peu leur histoire. J’en connaissais les musiques et les images, les idoles et leurs fins, mais pas les vies. Je ne les connaissais pas elles. Non, je ne les savais pas. Mais en ouvrant ces pages, vous m’avez emmenée derrière le miroir, par-delà les images, au creux des cœurs, des peurs, des rires, des larmes.

Aujourd’hui, je sais pourquoi j’ai vu autant tourner ce livre. Je sais pourquoi ses lecteurs ajoutent frénétiquement votre bibliographie complète à leur liste. Je sais parce que je l’ai lu, enfin. Et j’ai fait pareil, évidemment. Alors, Monsieur, je préfère vous prévenir tout de suite : entre vous et moi, ça ne fait que commencer.

Et vous lecteurs, come on, vogue.

Nous rêvions juste de liberté, d’Henri Loevenbruck

📚 4ème de couverture :
« Nous avions à peine vingt ans, et nous rêvions juste de liberté. » Ce rêve, la bande d’Hugo va l’exaucer en fuyant la petite ville de Providence pour traverser le pays à moto. Ensemble, ils vont former un clan où l’indépendance et l’amitié règnent en maîtres. Ensemble ils vont, pour le meilleur et pour le pire, découvrir que la liberté se paye cher.

Nous rêvions juste de liberté réussit le tour de force d’être à la fois un roman initiatique, une fable sur l’amitié en même temps que le récit d’une aventure. Avec ce livre d’un nouveau genre, Henri Lœvenbruck met toute la vitalité de son écriture au service de ce road movie fraternel et exalté.

🖋 Mon avis :

Pied sur le kick. Pas de casque. Pas de GPS. Des amis dans les roues. Et la route, juste la route. Pavée de centaines de pages.

Ça fait au moins 45 jours que je tourne autour de mes mots sans les trouver. 45 jours que je cherche quoi vous en dire. J’ai encore le vent dans les cheveux, des bruits de motos dans les oreilles, mes amis plein le cœur. J’ai 15 ans. Puis 18. Puis 20. Je revois nos soirées à parler, nos rendez-vous matinaux avant d’aller en cours. Nos fêlures, à peine évoquées mais jamais oubliées. Nos sourires pour panser. Et puis me revient Bohem. Bohem.

Je ne voulais pas finir ce livre. Je ne voulais pas tourner la dernière page. Je voulais rouler encore. Et lire, lire, lire. Son histoire, ses mots, sa vie. Je voulais le suivre toujours, accrochée à ses hanches, le moteur comme autoradio. Ecouter ses amitiés, les fortes, les belles, celles qui font gronder le cœur. Coller l’oreille sur les cicatrices de son cœur. Voyager avec sa bande. Mais le livre s’est fini. Moto à l’arrêt. Seules mes larmes ont continué à rouler. Longtemps, très longtemps après. Au point que mon fils s’est inquiété.

« Ça va maman ?

– Ça va mon cœur, c’est rien. C’est juste mon livre.

– Ah… il devait être vraiment…

– Oui, c’est exactement ça, mon grand. Il était vraiment…. Vraiment. »

Alors merci Mr Loevenbruck. Vous m’avez arrachée à mon fauteuil, ramenée à mes premières grandes amitiés, à mes 20 ans, à mon avant. Vous m’avez embarquée, et je ne voulais pas poser le pied. Alors oui, Monsieur, sans vous avoir lu, mon fils avait raison. Votre livre est vraiment… Vraiment.

Grandir un peu, de Julien Rampin


Quand, comme moi, on touche à peine le mètre soixante en se mettant sur la pointe des pieds, il faut bien admettre que ce titre est tentant. Mais ce n’est pas pour ça que j’ai ouvert ce livre. Non, je l’ai ouvert, impatiente, parce que Julien. Parce que Juju. Parce que c’était lui. Et je l’ai commencé, un peu tremblante, parce que tout ça aussi. Il me tardait de le lire, mais j’appréhendais, forcément. Comment lui dire si jamais je n’aimais pas ? Mais comme je suis une grande petite fille, et que l’excitation était plus forte que tout, j’ai mis mes peurs dans le fond de ma poche et dégainé mes lunettes. A nous deux Monsieur Rampin !

Je tourne les premières pages, le sourire monte. D’autres pages encore, ce sont les larmes. Petit à petit, je pars à la ferme. Depuis mon fauteuil, j’écoute aux portes et j’entends Jeanne, la timide, la trop longtemps effacée et Lucas, le beau, le doux, le mystérieux, l’esquinté. Depuis mon fauteuil, j’écoute aux cœurs, fragiles, et j’entends Raymonde, la bariolée, la toujours libre et effrontée, celle au langage aussi fleuri que son jardin. Et puis parfois, au creux de ces trois-là, je me vois. Mon fauteuil est vide. Je suis là-bas.

Un à un, ils m’ont touchée. Un à un et tous ensemble. Mais je dois vous dire, au milieu d’eux, quelque part dans ces mots, ce que j’ai lu surtout, c’est lui, Julien. Les sourires et les rires qui me viennent, ce sont les siens. L’émotion qui monte, c’est la sienne. Il n’a pas créé tout ça à partir de rien, il l’a tissé au fil de lui. Comment ai-je pu imaginer être déçue ? Ce n’était pas possible. Ce livre ne serait pas signé que j’en aurais quand même deviné l’auteur. Parce qu’il respire la sincérité, le sud, la vie, l’amour. Parce qu’il parle des gens, les vrais, les simples, et de ce qu’ils gardent lourdement au fond du cœur. Qu’il dit le courage et les souffrances, et les fêlures sous la force et les sourires. Qu’il raconte les rencontres. Celles qui abîment et celles qui soignent, les plus belles. Celles auxquelles on ne croyaient pas, plus, et qui arrivent, sans prévenir, au détour d’un chemin de terre, derrière des volets bleus.

J’ai longtemps cherché quoi vous dire, alors que je connaissais déjà la réponse. Si vous aimez Juju, lisez-le. Si vous ne le connaissez pas encore, allez faire un tour sur @labibliothequedejuju et faites-vous une idée. Parce que Grandir un peu, c’est lui. Grandir un peu, c’est rire et sourire, beaucoup. Et avoir les yeux humides, souvent. Et l’envie de le relire, forcément. Un jour, quelqu’un a dit « On ne voit bien qu’avec le cœur ». Je crois que c’est comme ça qu’on doit écrire aussi. Et Julien Rampin écrit bien. Mieux que bien même, puisque son coeur a touché le mien.

Julien, maintenant c’est à toi que je m’adresse. Merci. Merci de m’avoir fait confiance. Merci pour les remerciements et les tirets cadratins. Merci d’être une de mes rencontres à moi. Tu n’avais ni jogging ni chemise de bûcheron, mais un soir de Mai, tu as été ma Raymonde en m’ouvrant tes bras comme elle aurait ouvert sa porte. Tu n’avais pas mis d’annonce, simplement tes mots sur ceux des autres, mais ça avait suffi pour que j’ai envie de te rencontrer. Ce soir-là, pour moi, @labibliothequedejuju est alors devenu Julien. Mais à partir d’aujourd’hui, ce sera Julien Rampin, l’écrivain.

UnPur, d’Isabelle Desesquelles

📚 4ème de couverture :

Garder ce qui disparaît, c’est l’œuvre d’une vie. C’est notre enfance.
Benjaminquejetaime et Julienquejetaime, c’est ainsi que leur mère les appelle. Tous les trois forment une famille tournesol aux visages orientés vers le bonheur. Le destin en décide autrement quand un inconnu pose les yeux sur les jumeaux, se demandant lequel il va choisir.
Quarante ans plus tard s’ouvre le procès du ravisseur, il n’est pas sur le banc des accusés, et c’est sa victime que l’on juge.
Quand l’enfance nous est arrachée, quel humain cela fait-il de nous ?
De l’Italie – Bari et Venise – au Yucatán et ses rites maya ancestraux se déploie ici l’histoire d’un être dont on ne saura jusqu’au bout s’il a commis l’impardonnable.
À sa manière frontale et poétique, Isabelle Desesquelles joue avec la frontière mouvante entre la fiction et le réel, et éclaire l’indicible.
Roman de l’inavouable, UnPur bouscule, envoûte et tire le fil de ce que l’on redoute le plus.

🖋 Mon avis :

Je suis vide, vidée. Epuisée. L’impression que ce livre m’a tout pris.

Ne plus pouvoir lire. S’arrêter. Reprendre. Aimer. Adorer. Se demander si c’est normal de tant accrocher. Oui. Au point que mon cœur est gros au moment où je referme ces pages, si gros que je le sens battre au fond de ma gorge. Il a souffert. Ne savait plus comment battre.

J’en ai lu des histoires difficiles, des livres éprouvants. Mais là, par moment… la bile pas loin des dents. Et le malaise. Et la rage. Et les poings. Et puis, de l’autre côté, l’admiration pour cette écriture folle.

Lire l’enfant qui disparaît, et l’enfance qui le suit. L’homme qui n’en a que le nom. L’horreur qui suit. Et l’abîme, profond, qui engloutit.

Lire les chocolats chauds, les quejetaime, l’insouciance. Puis le rapt et l’horreur. Le monstre. La souffrance. L’ensuite. L’enfant mort resté au fond du corps d’adulte. L’adulte brisé qui cherche comment vivre encore. Comment vivre après. J’ai lu tout ça. Lu à ne plus en pouvoir, de la place San Marco jusqu’au fond du pire.

Mais j’ai surtout lu une merveille d’écriture, de celles qui vous emmènent, vous prennent la main et ne vous la lâchent que bien plus loin. Ne vous la lâchent plus.

Parfois on entre dans un livre comme dans un moulin, et parfois non. Il est des livres qui nous font nous arrêter sur leur pas, ne pas le presser. Cette fois-là, j’ai essuyé mes pieds, pris le temps, regardé. Je m’étais doutée. Et à peine ma tête passée, je l’ai vu, le tapis persan d’encre, et les mots travaillés, et les phrases ajustées. On n’est pas chez n’importe ici. Madame Desesquelles on dit. Celle qui a écrit beau le laid. Celle qui a poétisé l’immonde. Celle qui a écrit le cœur abîmé et l’esprit mutilé. Celle qui vous prend à la gorge et vous coupe le souffle du bout de sa plume.

J’ai fini ce livre un soir, tôt, mais pas moyen pourtant d’en ouvrir un autre. Il me collait et m’empêchait d’y voir clair. Au matin, presque une gueule de bois, l’ivresse de la veille restait encore. J’avais bu trop de ses mots pour rester sobre. Mais je ne m’arrêterai pas là, je vous lirai à nouveau Mme Desesquelles, et ma tête, j’en suis sûre, tournera encore. Et encore. Et encore.

Tout contre Léo, de Christophe Honoré

📚 4ème de couverture :
« Au milieu de l’escalier, j’ai stoppé net, arrêté par un silence inhabituel.
Sans faire de bruit, je me suis faufilé dans la salle à manger.
J’ai laissé la lumière éteinte et je me suis posté dans l’axe du passe-plat, un peu en arrière, pour rester dans le noir. De là, on voit toute la cuisine. Et j’ai vu.
J’ai vu mon père et ma mère serrés l’un contre l’autre près de l’évier et qui sanglotaient. Jamais je n’avais imaginé que mon père avait des yeux qui pleuraient. »
C’est comme ça, seul dans le noir, en regardant sa famille pleurer, que Marcel apprend que son frère aîné est malade du sida. Qu’il va mourir.
Et c’est à partir de cet instant que lui, Marcel, P’tit Marcel comme ils disent, doit faire comme s’il ne savait rien.

🖋 Mon avis :

Léo a le SIDA. Et trois frères. Parmi eux, il y P’tit Marcel, le p’tit dernier. Celui à qui on taira mais qui saura quand même. Celui qui va garder ces mots cachés et vivre avec, en les tenant fort au creux de ses poings, enfoncés au fond de ses poches. Et qui serrera les dents pour sourire grand.

Tout contre Léo, c’est un enfant, des frères, une famille. C’est P’tit Marcel et ses 10 ans.

Tout contre Léo, c’est tout ce qu’on ne dit pas. Tout ce qu’on cache aux enfants, parce qu’ils ne sont pas assez grands. Tout ce dont on croit les préserver mais dont on ferait mieux de parler. Les secrets, les messes basses, les masques. En leur cachant, on les laisse seuls, on les abandonne, face à ce qu’ils savent en secret ou qu’ils croient deviner. A les croire trop petits, on n’est souvent pas bien grands. Parfois, il faudrait moins protéger pour mieux accompagner. Lâcher le parapluie pour tenir la main.

Tout contre Léo, c’est la vie haute comme trois pommes, et un ver au milieu. C’est la maladie et la mort à hauteur de gosse. C’est un livre pour enfants, mais pas que sûrement.

En à peine 100 pages, Christophe Honoré nous ouvre la porte derrière laquelle on se cache, enfant, pour écouter ce dont les adultes ne veulent pas nous parler. Et celle du cœur, tout jeune, qui apprend à saigner.

Paru en 1996, je l’ai lu souvent et, aujourd’hui encore, il arrive à me bouleverser. Et ça, voyez-vous, je suis contre. Tout contre. Toujours. ❤

Une petite robe de fête, de Christian Bobin

📚 4ème de couverture :

« Celle qu’on aime, on la voit s’avancer toute nue. Elle est dans une robe claire, semblable à celles qui fleurissaient autrefois le dimanche sous le porche des églises, sur le parquet des bals. Et pourtant elle est nue – comme une étoile au point du jour. À vous voir, une clairière s’ouvrait dans mes yeux. À voir cette robe blanche, toute blanche comme du ciel bleu. Avec le regard simple, revient la force pure. »

🖋 Mon avis :

Je lisais un policier et comptais bien le terminer dans le week-end, mais ce samedi-là, rien ne s’est passé comme je l’avais projeté la veille. Il y a des jours comme ça, qui ne se ressemblent pas. Non pas que ce que je lisais ne me plaisait pas, au contraire. Mais ce matin-là, il n’était pas pour moi. Les livres, voyez-vous, c’est un peu comme les parfums, on les choisit sur l’instant. A l’envie. Et ce jour-là, dès le réveil, il me fallait d’autres mots au creux du cou. Ce sera Bobin. Sans me l’expliquer, c’est lui que je voulais. Je le sentais.

Il faut s’écouter, vous savez. Toujours. C’est donc ce que j’ai fait, encore. Et je m’en suis remerciée, dès les premières pages. L’instant avait eu raison, mon cœur aussi. Et sur ma peau, dès l’aube, ses mots. Pas les miens sur les siens, non, les siens sur les miens. Ceux qu’il me fallait, ceux que je voulais, ceux que je cherchais. De l’encre noire sur ma page que je ne pensais pas si blanche.

N’ouvrez pas ce livre en y cherchant un début. Ne le refermez pas en y cherchant une fin. Ce n’est pas une histoire. Cette petite robe d’été est un patchwork. Des réflexions dans des histoires. Et des mots, beaux. Si beaux.

Nous connaissons-nous Mr Bobin ? Pour que vous me touchiez autant, je ne peux imaginer que non. J’ai même cru, parfois, que vous aviez écrit pour moi. Suis-je donc à ce point universelle ? Évidemment. Mais ça ça ne fait pas tout. J’en ai tourné des pages, croyez-moi. Elles étaient belles pourtant, souvent, mais elles ne me parlaient pas tout le temps. Tandis que là… Je me suis lue dans vos mots. Je me suis vue dans vos phrases. Au point d’en sortir, troublée. Au point de ne pas en sortir. Troublant.

Et vous lecteurs, connaissez-vous Bobin ? Il y en a sûrement qui, comme moi avant, ne l’ont jamais pris entre leurs mains. Si c’est le cas, n’attendez plus. Enfilez cette petite robe de fête, ou laissez-la vous habiller. Oui, laissez-la faire. Vous n’aurez pas le choix de toute façon, elle se posera sur vous dès vos yeux posés sur elle. Un mot, puis un autre, puis les autres… Cousus. Brodés. Du prêt-à-porter aux allures de sur-mesure. Alors, vous penserez peut-être, comme moi, que ce n’est que pour vous, mais cette beauté-là, il me semble, se pose sur tous.

Voila donc comment je me suis retrouvée habillée par Bobin. Un samedi matin. Et bientôt, c’est certain, d’autres matins, d’autres samedis, d’autres Bobin…

Opus 77, de Alexis Ragougneau

📚 4ème de couverture :

« Un jour, dans mille ans, un archéologue explorera ton refuge. Il comprendra que l’ouvrage militaire a été recyclé en ermitage. Et s’il lui vient l’idée de gratter sous la peinture ou la chaux, il exhumera des fresques colorées intitulées La Vie de David Claessens en sept tableaux. Je les connais par cœur, ils sont gravés à tout jamais dans ma médiocre mémoire, je peux vous les décrire, si vous voulez faire travailler votre imaginaire :
L’enfant prodige choisit sa voie.
Il suscite espoirs et ambitions.
Le fils trébuche, s’éloigne, ressasse.
Dans son exil, l’enfant devient un homme.
Le fils prodigue, tentant de regagner son foyer, s’égare.
Blessé, il dépérit dans sa prison de béton.
Mais à la différence des tapisseries de New York, ton histoire est en cours ; il nous reste quelques tableaux à écrire, toi et moi, et je ne désespère pas de te faire sortir un jour du bunker. La clé de ton enclos, de ta cellule 77, c’est moi qui l’ai, David. Moi, Ariane, ta sœur. »

🖋 Mon avis :

Entrez, installez-vous. Rang F, place 14. Chut, parlez sotto voce, ça va commencer. Mais le maestro a les mains couchées…

Nous sommes tous ici pour rendre un dernier hommage à Claessens père, ancien pianiste devenu chef d’orchestre de grande renommée. Et aujourd’hui, c’est sa fille, Ariane, qui va jouer. Pour lui, pour nous, pour eux. Pour leur famille abîmée. Pour elle. Pour son frère. Un concerto pour violon joué au piano, l’Opus 77 de Chostakovitch. La sœur rejoue le frère, parle du père, effleure la mère. Leur famille sur une partition.

Nocturne (moderato). Sans faire de bruit, je suis entrée et me suis terrée. Sous le piano. De là, j’ai écouté les voix frotter les cordes et les frapper. Je n’y connais presque rien à la musique, mais j’ai tendu l’oreille, attentive. Piano, elle est entrée et mon cœur a vibré. Pizzicato. Coll’arco. Avec les doigts, avec l’archet. Ne me parlez plus. Ecoutez.

Scherzo (allegro). Emportée. C’est monté crescendo. Je ne pouvais plus le lâcher. Prise dans l’orchestre, impossible de partir. Ariane, j’ai suivi ton fil. Tes mains posées sur les 88 touches du clavier m’ont fait entendre ton piano, son violon, ta famille. Ses déchirures. Les pieds en équilibre sur la tablature, je n’ai raté aucune mesure. J’ai entendu l’importance des silences, regardé la baguette du chef, observé les mains des musiciens. Votre musique, désaccordée, abîmée. C’est fort, beau et puissant. J’entends.

Passacaglia (andante). Les pages volent, englouties par la cadence. Le violon devient maestro. De tout mon corps, je vous écoute. Mes yeux d’abord, puis mes oreilles, et mon cœur. Je pleure.

Burlesque (allegro con brio – presto). Je m’enivre de ces mots. Les phrases m’ont soulevée. C’est la fin, déjà. Je bafouille et ferme ces pages sur un dernier coup d’archet. Magistral.

Opus 77 donc. Un immense coup de cœur. J’aimerai tellement que vous le lisiez… Les silences sont essentiels mais ne doivent pas durer, alors quand le livre a bouleversé, il faut en parler. Et je n’en ai pas fini, vous savez. Le concert vient de commencer.

Merci mille fois à Babelio et aux éditions Viviane Hamy de m’avoir proposé ce livre. Sans vous, je ne l’aurais probablement jamais lu 🙏

Le manufacturier, de Mattias Köping

📚 4ème de couverture :
Le 19 novembre 1991, une poignée de paramilitaires serbes massacrent une famille à Erdut, un village de Croatie. Laissé pour mort, un garçonnet échappe aux griffes des tortionnaires, les Lions de Serbie. Un quart-de-siècle plus tard, l’avocate Irena Ilić tente de remonter la piste jusqu’à la tête du commando, le sinistre Dragoljub.

Le 1er avril 2017, les cadavres d’une femme et de son bébé sont retrouvés dans la banlieue du Havre, atrocement mutilés. Niché dans le dark Web, un inconnu sous pseudonyme revendique le double meurtre et propose les vidéos de ses crimes à la vente sur son site Internet… Depuis quand sévit-il ? Prêt à transgresser la loi, le capitaine de police Vladimir Radiche s’empare de l’affaire qui sème la panique sur le pays, au risque de voir l’inimaginable s’en échapper.

Les deux investigations vont se percuter avec une violence inouïe. L’avocate et le flic ont des intérêts divergents et sont prêts à se livrer une guerre sans merci. Emportés dans l’abîme du terrifiant conflit yougoslave, les enquêteurs évoluent dans un vertige noir, gangrené par la violence et la corruption, où les plus pourris ne sont peut-être pas ceux que l’on croit. Crimes contre l’humanité, meurtres en série, fanatismes religieux, trafics entre mafias sans scrupules, l’étau se resserre au fil des chapitres. Les égouts de l’Histoire finiront par déborder, et vomir des monstres trop vite oubliés.
N’ayez pas peur.
Oui, il y a tout cela dans Le Manufacturier.

Non, il n’y a pas d’autre issue.

🖋 Mon avis:

Serbo-croate. J’avais 11 ans et ce mot me revenait sans cesse. Télé, radio, journaux. Je n’en savais pas grand chose si ce n’est que ça tapait, fort. Que là-bas aussi, les gens n’arrivaient pas à s’entendre. Que là-bas aussi, on pensait tout résoudre en faisant couler le sang et régner la terreur.J’ai demandé pourquoi, mais la haine c’est complexe. Ça prend souvent racine tellement loin qu’on n’en voit plus le début. Ça va souvent si loin qu’on n’en voit pas la fin. Alors on m’a dit « tu es trop jeune. C’est compliqué. ». Entendez par là « on n’y comprend rien non plus ». A ce moment-là, je n’ai pas cherché, et le mot est resté. Quelque part entre ma tête et mon coeur, coincé dans le fond de ma gorge, avec tous les autres conflits compliqués. Impossible à avaler, impossible à cracher. Impossible à comprendre vraiment, même plus tard, même en essayant.

Serbo-croate. Tiens, le voilà qui revient. Dans un livre qui ne m’expliquera ni la haine, ni le sang. Dans un livre qui ira encore plus loin que ce que j’avais imaginé. Dans un livre qui parlera de ça mais pas que. Dans un livre dont je ne vous dirai rien de plus, parce qu’il faut le lire.

Mais vous n’êtes pas prêts, je vous préviens. Personne ne l’est. Après l’uppercut de Les démoniaques, je pensais être armée, mais ce n’était rien. Le manufacturier m’a coupée, tranchée, saignée. Autopsie d’une lectrice…

– Examen général : c’est pas beau à voir. Il faudra recompter pour être sûr, mais à vue de nez, il y a plus 500 pages plantées partout dans les chairs.

– Examen pupillaire : plein phare, dilatation maximale. La cornée est salement amochée. C’est du sang, là ? Si, juste au coin ? Ah oui.

– Incision en Y. Sortez lui le cœur. Ouch ! Il a morflé aussi. Comme si on lui avait serré, pressé à l’extrême. Appuyez pour voir. Les larmes coulent. Les poumons peinent. Merde. Elle vit encore. Remballez !

– Scalp. Le cerveau a l’air libre. A l’air, oui. Libre, non. Pris dans un étau de mots, enchaîné par des phrases, il est impossible à sortir. On notera des tâches d’encre plein le cortex préfrontal. Ça remue là-dedans. Oh, je crois même que ça fume. C’est pas vrai ! Il y a encore quelqu’un ici aussi ! Ça craint.

– Analyse du bol alimentaire : Elle avait mangé léger. Heureusement. Par contre, ça sent le rhum. Faites une prise de sang, faut vérifier l’alcoolémie.

Allez messieurs, on referme. Sutures. Ça va pas être beau, je vous préviens. Il restera des traces. Ça va la marquer, c’est sûr. Tant pis. Rangez moi ce sac, on n’en a plus besoin finalement. Faut croire que c’était pas son heure. Envoyez-la en réa.

Bilan à J+3 : à surveiller. Elle n’a plus de Köping à se mettre sous les yeux, le manque va être difficile à gérer. On a bien cru l’avoir perdue mais elle a tenu bon. Désolés pour les cicatrices, on pensait vraiment que c’était fini… Elle est costaud quand même ! Mais dites lui d’y aller mollo la prochaine fois. Et de ne conseiller ce livre qu’à des gens qui auront été préparés avant. On n’a pas que ça à foutre.

Bilan définitif : la patiente semble aller bien. Très bien même. Apparemment, « she’s köping », de ouf.

And you, are you köping too ? ( oui,en anglais. Je vous refais les dictionnaires dans toutes les langues. Je trouvais que ça sonnait mieux.)