84, Charing Cross Road, de Helene Hanff

L’autre jour, je me promenais dans une librairie, sans liste, sans Instagram, sans filet. J’en ai donc fait le tour une fois, puis deux, puis trois. Je vois un nom. Helene Hanff. Hum… Je passe. Je regarde les tranches, en sors quelques-unes, les remet en place. Puis un regard sur les tables et leurs couvertures. Je les connais, je les ai déjà vues passer, mais aujourd’hui, je n’en veux pas. Quatrième tour. Toujours cette couverture bleue qui me regarde. Je m’approche. 84, Charing Cross Road. Je ne sais pas. Et puis, juste sous le titre, « préface de Daniel Pennac ». Et là, me reviennent mes 15 ans, Au bonheur des ogres, La fée carabine, La petite marchande de proses, Comme un roman. Ok, l’information me suffit. Je ne veux pas en savoir plus, ce sera celui-là.

Voilà donc comment je me suis retrouvée plongée au milieu de la correspondance entre Helene Hanff et Franck Doel. Entre New-York et Londres. De 1949 à 1969. Entre elle, écrivaine fauchée et lui, libraire spécialisé en livres épuisés.

Je commence à tourner les pages. Je déguste. Je regarde le livre de profil et, déjà, je crains la fin. Je suis fascinée. Des lettres pourtant, simples et courtes en plus. Mais on n’en écrit plus, on a trouvé plus rapide, moins fatiguant, plus facile. On s’envoie trois mots, des sourires, des morceaux. On attend un « vu » et une réponse rapide. Non, on ne s’écrit plus, on discute sans bruit. Alors qu’une lettre… Il faut prendre le temps, y mettre de soi, gratter le papier, et attendre. Attendre qu’elle soit distribuée ou pas, que l’autre la lise mais ne pas en être sûr, puis qu’il y réponde, peut-être. Mais pas tout de suite.

Ici, au-delà des commandes d’ouvrages et des remerciements, les correspondants y ont laissé des morceaux d’eux et de leurs vies. Elle, drôle, entière, affamée de lecture. Lui, flegmatique, contenu, dévoué. On y voit les liens se tisser, l’amitié naître, et ça m’a plu.

Ça sentait les vieux bouquins et le cuir de leurs couvertures. L’encre et le papier. Le bois des étagères d’une librairie anglaise. Le bonheur de tenir un livre qu’on pensait ne jamais trouver. Mais ça sentait aussi l’après-guerre et le rationnement. Les œufs en poudre et la langue en conserve. Et les amis. Surtout les amis.

Voilà, ça semble un petit livre de rien, quelques lettres d’une autre époque. Une histoire sans intérêt pour certains sûrement, mais pour moi, ça a été plus que ça. Ça a été une belle lecture, un moment à part, hors du temps, tendre et émouvant. C’était le livre dont j’avais besoin, à ce moment-là, mais je ne le savais pas. Lui oui, je crois. Et c’est pour ça qu’il m’avait tendu les bras.

Mon Grand Petit Prince…

S’il y a bien un livre qui me suit depuis plus de 20 ans, c’est Le Petit Prince. Je le relis tous les ans, parfois même plus fréquemment. Il est toujours là, pas loin. Je pourrais le lire les yeux fermés tant j’ai usé ses pages. Les mots, eux, n’ont pas bougé.

Et pourtant, lui et moi, c’était pas gagné. La première fois que je l’ai vraiment rencontré, je l’ai trouvé trop facile, pas très grand, pas vraiment intéressant. Je devais avoir 14 ans et je crois que je l’aurai voulu volumineux, arrogant, inaccessible. Je cherchais la difficulté pour m’y confronter. Je voulais lire comme les gens intelligents, réussir à trouver les sens cachés sous des forêts de mots compliqués. Je voulais du plus-que-parfait, du subjonctif passé, des phrases sybillines, des lexies absconses. Je voulais lire comme on ne parle plus. J’avais 14 ans et je ne savais pas encore.

Et puis à 16 ans, je l’ai repris et je l’ai trouvé assez charmant finalement. Il pensait comme moi, me chuchotait ce que je pensais savoir déjà, me disait que rester enfant ne voulait pas dire ne pas être grand. J’ai donc décidé de le garder, pour être sûre de ne jamais oublier.

On s’est revus plusieurs fois ensuite, je l’aimais bien. J’appréciais la chaleur de ses pages pendant mes hivers, la fraîcheur de ses mots quand venaient mes étés.

Et puis j’ai continué de grandir. Lui aussi. Petit à petit. Plus du tout effrayée par son apparente simplicité, je commençais à comprendre. D’autres que lui étaient passés entre mes mains, mais je lui revenais toujours. Ce n’était pas passionnel. Ce n’était pas fougueux. On se tenait seulement la main, et ça m’allait bien.

Et aujourd’hui… Aujourd’hui j’ai vieilli. Lui aussi. Son papier s’est froissé, le mien aussi. Aujourd’hui je sais que la beauté ne naît pas que dans la complexité et que les grands livres tiennent parfois en quelques pages.

On se connait depuis longtemps maintenant, mais je l’aime toujours autant. Et celle que je suis lui doit beaucoup. Parce qu’il m’a dit comme il est important de prendre soin de ses roses. Et qu’il faut accepter quelques chenilles si l’on veut des papillons.
Que les épines ne protègent pas de tout. Qu’il ne sert à rien de compter.
Qu’il faut savoir écouter.
Que l’on peut apprivoiser même les renards.
Que c’est le temps que l’on passe à connaître les gens qui les rend importants…

Mon grand Petit Prince… Tu m’as fait pleurer autant que sourire. Tu m’as soufflé le prénom de ma fille. M’as offert la couleur du blé et le rire des étoiles. Alors pour tout ça, merci.

C’est à moi de t’offrir maintenant, à mes enfants, aux gens qui me sont importants. A ceux que j’aime un peu, beaucoup, passionnément. Et s’ils t’ont déjà ? Et bien qu’ils te fassent voyager. Tu aimes ça, n’est-ce pas, les voyages ?

Quant à vous, Mr l’aviateur, je voulais vous l’écrire. Il est revenu. Il revient toujours. Il n’est jamais vraiment parti vous savez. Et grâce à vous, le désert n’a jamais été aussi beau.

Des mirages plein les poches, de Gilles Marchand

🖋 Mon avis :

Avant de dormir, certains sucent une pastille Vichy, boivent une tisane ou écoutent de la musique. Moi je lis. Et les recueils de nouvelles sont absolument parfaits à ce moment-là. Si, en plus, ce recueil est signé Gilles Marchand, laissez-moi vous dire que je suis certaine de passer un excellent moment.

J’ai donc pioché dans celui-ci, chaque soir, comme on plonge sa main dans un paquet de bonbons ou qu’on casse un carré de chocolat. Juste quelques lignes qui fondent sous les yeux et ouvrent l’esprit. Mes histoires du soir, celles qui finissent en douceur la journée et qui conditionnent, doucement, les rêves à venir. Pour apprécier l’auteur, il ne faut pas être trop cartésien. Il faut accepter de se laisser porter. Et à la nuit tombée, bien au chaud sous ses mots, plus rien n’est impossible. On s’évade.

Ecrivain-musicien, conteur-compositeur, Gilles Marchand n’écrit pas, il fait de ses mots une musique. Et moi j’ai valsé, enchantée.

C’est doux, joliment absurde, drôle parfois, mélancolique aussi. Ça mériterait une lecture à voix haute pour pouvoir fermer les yeux. Certains diront que ça ne va nulle part, je leur répondrai qu’au contraire, ça nous emporte loin. On part. Sur un bateau, en berçant une vieille lampe, avec des chaussures qui courent vite ou un slip qui fait bien l’amour. On a l’esprit libre. Alors on le laisse danser sur les mots, au gré des phrases, s’échapper. Et à la fin, quand les pieds reviennent doucement se poser, on se sent bien, plus léger, mais les poches pleines. Vous savez, c’est pas lourd un rêve, ça ne pèse rien. C’est comme un ballon rempli d’hélium. Ça flotte. Et parfois, quand on en a plein, ça nous envole, et ça fait du bien.

📚 4ème de couverture :

Un musicien de rue, un homme qui retrouve sa vie au fond d’une brocante, des chaussures qui courent vite, deux demi-truites, une petite lampe dans un couffin, le capitaine d’un bateau qui coule, la phobie d’un père pour les manèges, un matelas pneumatique… On ne sait jamais qui sont les héros des histoires de Gilles Marchand : objets et personnages se fondent, se confondent et se répondent chez cet auteur qui sait, comme nul autre, exprimer la magie du réel. Sous ses airs de fantaisiste, il raconte la profondeur de l’expérience humaine. Gilles Marchand est né en 1976 à Bordeaux. Batteur dans un groupe de rock, il se tourne vers l’écriture de nouvelles en 2010. Son premier roman, Le Roman de Bolaño en 2015, est écrit en collaboration avec Éric Bonnargent, et suscite l’enthousiasme des libraires et des lecteurs du romancier Roberto Bolaño. C’est avec son premier roman solo qu’il rencontre un grand succès : Une bouche sans personne est publié en 2016. D’abord sélectionné parmi les « Talents à suivre » par les libraires de Cultura, il remporte le prix Libr’à Nous, le Coup de cœur des lycéens du Prix Prince Pierre de Monaco en 2017 et le prix du meilleur roman francophone Points Seuil en 2018. Son deuxième roman, Un funambule sur le sable, publié en 2017, est un succès et impose cet écrivain original, qui mêle réalisme magique et humanisme, comme l’héritier de Boris Vian, Romain Gary et Georges Perec.

Batman – Un long Halloween, par Jeff Loeb et Tim Sale

Noir, affuté, ambiance gangster avec scotch on the rocks et baie vitrée donnant sur la ville. Nuit. Un long Halloween c’est du Batman de malfrats. C’est une enquête. Ce sont des ruelles sombres, des Borsalinos et des silhouettes découpées dans l’ombre. On entendrait presque grésiller les vinyles et s’entrechoquer les glaçons dans le fond des verres. Et tout ça presenté dans une édition aussi classe que les dessins… La qualité ressort autant des interviews de pré- et postfaces que du papier. Tout est superbement soigné.

Je vous le pitche vite fait : un nouveau méchant semble être arrivé à Gotham City. Il tue, vite et sans bavure, à chaque événement du calendrier. Une année d’enquête et tout l’univers de Batman est convoqué. Le Joker, Poison Ivy, Nigma… ils y sont tous.

Ça ne fait ni « Bang ! » ni « Bim ! ». Non. Ça fait Waouh ! Les dessins sont léchés, les couleurs économisées. On est sur du cinéma en quasi noir et blanc et c’est beau. Ça sent la cigarette, ça se joue en costard. Les femmes sont aussi belles que dangereuses et puissantes. Lipstick rouge, talons aiguilles, brushing impeccable, des mains de fer dans des gants de velours.

Est-ce que je vous parle aussi des pleines pages ? Non, parce qu’elles se regardent plus qu’elles ne se décrivent. Noir, blanc, et rouge sang. Ça tâche.

Et le Batman dans tout ça ? Homme d’affaires charismatique et tourmenté le jour, détective aux yeux sombres et aux sourcils froncés la nuit. Juste, intelligent, impressionnant avec ou sans la cape. Oiseau de nuit au profil de hibou. Laissez-moi vous dire que la pipistrelle de Gotham n’a pas fini de me séduire… « Mrs Wayne ? – oui, c’est moi.  » ❤

Les démoniaques, de Mattias Köping

📚 4ème de couverture :
Ils reprennent en choeur :

« Joyeux anniversaire, salope ! Joyeux anniversaire, salope ! »

Ils l’ont encerclée, hilares, à poil. Ils sont tous là, son père, son oncle, Simplet, Waldberg, Delveau, Beloncle. Elle est à quatre pattes au milieu de la meute, fragile et nue, déchirée de sanglots. Son père la maintient par les cheveux.

Elle s’appelle Kimy.

Ce soir, on fête ses quinze ans.

🖋 Mon avis :

Ouch ! J’ai eu l’impression de me prendre un coup de paume dans la tempe : ça cogne et ça résonne. La 4ème de couverture m’y avait préparée pourtant, mais wahou…

Mattias Köping nous plonge dans la fange et pourtant ce n’est pas ce que j’en garde. Pédophilie, inceste, prostitution, meurtres, drogue… il ne nous épargne rien. Mais au milieu de tout ça, se dresse Kimy. Kim. 18 ans à peine mais un passé lourd du pire. 18 ans à peine mais une volonté incroyable et un caractère bien trempé. Et c’est elle que je retiens. Je ne peux pas lui lâcher la main. Elle. Comme un rai de lumière qui traverse cette noirceur grasse et écœurante. Comme un bourgeon qui tente une percée à travers le purin.

L’écriture vive, nerveuse et maîtrisée de l’auteur m’a fait tourner les pages comme si ma santé mentale en dépendait. Impossible de lâcher ce livre avant de l’avoir terminé. J’ai même retenu mon souffle par moment pour ne pas faire de bruit, comme si les personnages pouvaient m’entendre… et ça, croyez-moi, c’est signe que ça m’a complètement embarquée !

J’étais en colère, je voulais la vengeance, mes poings se serraient autant que mes mâchoires. C’est noir, dérangeant, mais pourtant, impossible de lever le nez. On m’avait dit qu’il fallait avoir un verre de vin à proximité, en fait il m’en aurait presque fallu un tonneau ! Ou du rhum… c’est bien aussi le rhum…

Bref, si vous cherchez une lecture feel-good ou un simple roman policier, passez votre chemin. De toute façon, le pitch annonce clairement la couleur. Mais si vous êtes prêts à tenter une plongée au cœur de ce que l’homme est de pire, alors foncez. Ce serait vraiment dommage de passer à côté. Moi en tout cas, j’ai adoré.

Surface, d’Olivier Norek

📚 Résumé :

Ici, personne ne veut plus de cette capitaine de police.
Là-bas, personne ne veut de son enquête.

🖋 Mon avis :

Surface : (nom féminin) Partie extérieure (d’un corps), qui le limite en tous sens ; face apparente.

L’autre (pré)nom féminin important dont vous vous souviendrez en refermant ces pages sera celui de Noémie. No. Une interpellation qui tourne mal et il lui faudra alors apprendre à voir au-delà de sa propre apparence et à composer avec la nouvelle, apprendre à perdre un peu d’elle-même pour mieux se retrouver. Apprendre à refaire surface. Ce personnage féminin de capitaine de police est fort, très fort. Cette femme à la gueule cassée, au caractère bien trempé et à la répartie aussi drôle que cinglante m’a plue ! Je salue d’ailleurs le travail de l’auteur quant à la psychologie de ces personnages. C’est fin, documenté et vraiment intelligent. Mais je salue également le talent. Parce que là, vraiment… Quel page-turner ! Ça passe vite, trop vite. Les pages filent, on se prend dedans, et bam ! Dès les premières pages, le titre prend tout son sens et se fera fil rouge.

Et justement, la surface, vous n’allez pas y rester longtemps. Plane et tranquille, ou fracassée et difficile à regarder, il va falloir aller plus loin. Je ne peux pas vous en dire plus, il faut absolument que vous le lisiez vous-même. Et si vous hésitez parce que vous ne trouvez pas que l’Aveyron soit une région assez sexy pour un bon polar (oui, j’avoue, c’est ce que je pensais…), et bien détrompez-vous et faites comme moi : plongez dans ces pages, tête la première, sous la surface.

La première année, de Jean-Michel Espitallier

📚 Résumé :
Tandis qu’au-dehors, à quelques centaines de mètres de chez lui, des attentats ensanglantent Paris, Jean-Michel Espitallier vit un autre drame, plus intime. Sa compagne, Marina, s’éteint, « assassinée » par le cancer. Ce livre est la chronique d’une disparition, qui enregistre – au sens musical du terme – la lente et calme approche de la mort, son surgissement, capté avec une rare acuité, puis la première année dans l’absence. Sans voyeurisme, mais avec parfois la crudité que suppose la grande intimité entre les corps, Jean-Michel Espitallier consigne, au fil des jours, les remarques, les pensées, les sentiments que la perte lui inspire. Rappelant le Journal de deuil de Roland Barthes, mais aussi la précision des romans d’Annie Ernaux, ce récit poignant raconte le progressif effacement des traces matérielles qui évoquent l’existence de l’autre, faisant une place toujours plus vaste au souvenir, devenu seule expérience du présent. Il dessine ainsi, en creux, un émouvant portrait de celle qui fut, celle qui n’est plus, et compose une intense méditation sur le Temps. Habiter la vie en poète, c’est aussi puiser dans les ressources de la langue pour tenter de saisir l’incompréhensible et de surmonter l’insupportable.

🖋 Mon avis :

Je savais que cette lecture allait trouver en moi une résonnance, un écho, de ceux, dangereux, qui vous serrent la poitrine. J’ai pris le risque. J’ai lu. Chaque ligne. Chaque mot. Comme des murmures à l’oreille de celle qui savait déjà.

La première année… Jean-Michel Espitallier l’écrit, s’écrit. Et moi j’ai lu, le cœur étreint, les larmes au bord des yeux. J’ai lu toutes ces premières fois depuis les dernières. Tout ce qui fait l’absence et la souffrance. J’ai lu son amour et sa douleur. « La présence de l’absence » par « l’absence de présence ». J’ai regardé ses jours sans elle, avec elle, avec celle qui n’est plus mais qui, à être sans cesse invoquée par le cœur, est toujours. J’ai lu le temps qui passe et qui éloigne du temps d’avant. Le difficile apprentissage du plus-jamais. La culpabilisante vie qui continue. Les dates comme point de nouveau départ, de nouvelles tristesses. Le nouveau calendrier. La bulle qui se forme autour de celui qui reste et qui déforme, transforme, le quotidien et ses détails qui n’en sont plus. Finir le dernier paquet de riz. Pleurer les premières fois sans elle et tenter de retrouver les dernières. Et compter, sans cesse.

Si vous ne deviez lire qu’un seul livre sur le deuil, lisez celui-ci. Il est grand. Il est bouleversant. Ligne après ligne. Une poésie. Les mots, la mise en page, tout. Rien de ce que je pourrais écrire ne sera à la hauteur. Merci Monsieur Espitallier.

Le message, d’Andrée Chedid

📚 Résumé :

Dans la rue déserte d’une ville ravagée par la guerre, Marie s’effondre, touchée par une balle alors qu’elle s’apprêtait à rejoindre Steph. Leurs retrouvailles devaient sceller leur réconciliation et l’aveu d’un amour partagé. Luttant contre la mort, la jeune femme ne désire plus qu’une chose : transmettre un message à Steph pour lui dire qu’elle venait et qu’elle l’aime. D’une écriture sèche et brûlante, Andrée Chedid raconte l’agonie de Marie et scande l’absurdité de la guerre, qui meurtrit les corps et sépare les amants.

🖋 Mon avis :

Elle vient. Elle y est presque. Il est là. Ils sont si près. Ils s’aiment.

Mais parfois ça ne suffit pas.

Une balle, la guerre. L’absurdité des conflits, de l’homme. Peu importe comme on s’aime, parfois, ça ne suffit plus.

Et ces deux vieux. Ils s’aiment aussi. Ils sont là, miroir de ce que sa vie aurait pu être. De leurs mains vieillies, ils suspendent le temps. Le cœur ne ride pas. Ils partaient, ils sont là.

Et lui. L’homme armé. Celui qui ne sait plus vraiment pourquoi il tue. Il est là, il court, il veut quoi ? Changer peut-être ? Aider ? Peu importe. Ça aussi, parfois, ça ne suffit pas. Pauvre homme en colère, pauvre enfant trop grand.

Et l’amoureux. Il attend. Il est là. Il l’aime. Ils ont rendez-vous. Viendra-t-elle ?

Elle.

Elle venait, il faut qu’il le sache. Elle venait. Et quand sa vie s’en va, sa vie lui revient. Par bribes. Des souvenirs.

Alors, vous voyez, l’amour il faut le dire. Tous les jours. A chaque fois qu’il arrive. Avant qu’il ne s’en aille. Quand il revient. Il faut, c’est important. Pour que l’autre le sache, quoiqu’il arrive. Parce que tout peut arriver. Dire à ceux qu’on aime qu’on les aime, dès qu’on les aime, et tout au long. Parce que ce qui va sans dire va toujours mieux en le disant. Parce que notre monde ne tourne pas rond et qu’on ne sait jamais. Et puis, ça n’use pas le mot de le dire trop, c’est en ne le disant pas qu’il se meure.

Et lisez Le message, il est pour nous, et c’est Andrée Chedid qui l’a écrit.

Vol au-dessus d’un nid de coucou, de Ken Kesey

📚 Résumé :

Devenu un classique contemporain, le roman de Ken Kesey, paru en 1962, n’a rien perdu de sa puissance. Il plonge dans le chaos d’un hôpital psychiatrique « un monde de carton-pâte peuplé de personnages en trompe-l’oeil, surgis de quelque histoire de fou qui serait vraiment drôle si ces héros n’étaient pas des types en chair et en os… »
L’infirmière en chef Ratched règne en maître sur son service. Jusqu’au jour où débarque McMurphy, un sacré énergumène bien décidé à redistribuer les cartes et à redonner un peu de dignité et d’espoir aux malades. Rebelle et gouailleur, il engage alors à ses risques et périls une résistance acharnée contre l’institution.

🖋 Mon avis :

Plongée au cœur d’un asile américain au début des années 60. Quand le cerveau dysfonctionne autant du côté des malades que des soignants. Quand l’amitié se tisse petit à petit et devient la seule corde à laquelle se raccrocher.

Bon… Par quoi je commence ? C’est toujours difficile de mettre de l’ordre dans ce qu’on a à dire quand on a tout aimé. Dire que ce livre est une pépite est d’une banalité navrante mais quand même… c’en est une ! Il est dit que c’est devenu un classique de la littérature américaine et je comprends pourquoi maintenant. C’est un roman inoubliable.

Le point de départ est une arrivée, celle de McMurphy, une petite frappe qui choisit l’hôpital psychiatrique pour éviter la prison. Fraîchement débarqué, il amène avec lui un nouveau souffle dans ce centre où règne une infirmière en chef vicieuse, autocrate et despotique. Avec son œil neuf et son esprit libertaire, il vient alors bousculer le quotidien médicamenté, ceinturé et morne des patients et l’ordre imposé par les soignants.

Dissipant la brume, la vie et la liberté reviennent par sursauts. C’est l’espoir qui renaît, l’esprit qui redémarre. Ce sont des amitiés fortes. C’est un vent de rébellion qui souffle sur les contentions chimiques et psychologiques. C’est le grain de sable dans les rouages de la machine à brouillard.

Ken Kesey signe un roman magistral grâce à une écriture juste, prenante, immersive et des personnages forts et attachants. C’est un coup de maître, ça en fait un coup de cœur, forcément.

En bref, c’est un livre à lire, absolument.

L’enfant roman, de Fabienne Thomas

📚 Résumé :

« Clara possède un autre langage. Subtil et impalpable, elle lit chez l’autre les bruissements du coeur ».

Violette et Baptiste sont rêveurs, pleins d’espoir en l’avenir. Le bébé à naître est une promesse de bonheur. L’arrivée de Clara viendra pourtant faire vaciller leurs certitudes. Confrontés au handicap de leur petite fille, les jeunes parents abandonnent précipitamment leur innocence. Tandis que le monde extérieur pointe du doigt la différence de leur enfant, le couple réinvente l’amour à sa façon et se redécouvre.

D’une écriture pudique et précautionneuse, L’enfant roman évoque l’écroulement d’un monde, la perte totale de repères, mais est aussi le récit d’une reconstruction familiale unique.

🖋 Mon avis :

Il y a l’enfant rêvé, fantasmé, instagrammé, aux sourires propres dans un quotidien immaculé. Et puis il y a l’enfant, le vrai. Celui qu’on n’avait pas imaginé. Celui qui peut être différent.

Il y a la mère parfaite, forte, heureuse, celle des magazines, l’image d’Epinal qu’on nous a apprise. Et puis il y a la maman, la vraie. Celle qu’on devient en un instant et qu’on apprend à être au fil du temps. Celle qui doute, qui a peur, qui ne sait pas.

Fabienne Thomas nous parle de cette femme, sans fard, et de cet enfant, sans talc. Elle écrit le cataclysme de la primipare face à l’enfant qu’elle a voulu, mais pas comme ça. Que se passe-t-il quand celui que l’on met au monde n’est pas celui qu’on avait imaginé ? Quand le handicap s’invite dans le berceau ? Qu’éprouve-t-on ? De la solitude ? Bien sûr. Celle qu’on subie et celle qu’on se crée. Mais aussi de la peur, des angoisses. Et puis des questions, toujours, mais jamais de réponses. De la culpabilité, beaucoup. Faire le deuil de la vie telle qu’on la voulait c’est comme nager en pleine mer un jour de grand vent. On ne voit pas où on va, on nage, on coule, on flotte. Et puis on trouve la force d’avancer encore mais on boit la tasse. On continue, parce qu’il faut bien. Ne pas se noyer mais avoir de l’eau plein les poumons. Trouver l’air, enfin, et atteindre la berge.

C’est un livre magnifique sur la maternité et le handicap, un récit intime, poignant, plein d’humanité. L’écriture est ciselée, juste, d’une sincérité et d’une sensibilité incroyables.

Il est important de lire ce roman, important de voir ce qui se cache derrière les sourires. L’enfant roman, c’est la vie sans filtre mais pleine d’amour. Bravo Mme Thomas, et merci.