Nos rendez-vous, d’Eliette Abecassis

🖋 Mon avis :

Les frissons, le rouge aux joues, la main qui tremble. Les prémices pleines d’espoir. Les peut-être qui font hésiter. Et si je me faisais une fausse idée. Et si je me trompais. Entend-t-il comme mon cœur cogne ?

Je crois qu’il n’y a rien de plus doux, rien de plus fort que ces moments-là, où rien n’est fait, où tout est doute, où on ne sait pas. Il suffirait de. Il faudrait. Il aurait fallu. J’ai failli.

Nos rendez-vous, ce sont ces moments, en équilibre précaire, suspendus entre deux êtres. Instants funambules. Elle a manqué le premier rendez-vous, ils en auront d’autres, dans dix ans, quinze ou vingt. Mais les corps et les cœurs se tairont, parce que la vie a fait que… Mariés à d’autres, ils se sont éloignés, mais la mémoire est restée. Le souvenir de ce qu’ils ont brièvement partagé, sans se l’être avoué, est tenace et revient sans cesse dans ce quotidien qu’ils avaient rêvé meilleur. Des moments où tout comme rien peut arriver, voilà ce qui les tient. Des riens, des tout, des peut-être surtout. Et c’est avec ces si et la sensation profonde qu’ils sont un peu l’un pour l’autre, que cette relation s’est construite, le long d’un fil. Long. Tenu de bout en bout par des mains qui ne se sont jamais connues. On donne du lest, on tire dessus, on ne lâche jamais vraiment mais on le laisse pendre, des années durant.

J’ai été touchée, profondément, par l’écriture d’abord, douce et sensible, et par ces deux-là, qui se savent sans se connaître, qui se devinent, s’imaginent, se fantasment. Pourquoi cette histoire m’a-t-elle tant émue ? Pour les points de suspension bien sûr, ceux qui ne finissent ni les instants ni les phrases. Ceux qui supposent mais ne disent pas. Ceux qui laissent autant d’espoirs que de regrets. Ceux qui ouvrent des fenêtres.

Ah, si seulement j’avais… Mais un jour peut-être…

Vigile, de Hyam Zaytoun

📚 4ème de couverture :

Un bruit étrange, comme un vrombissement, réveille une jeune femme dans la nuit. Elle pense que son compagnon la taquine. La fatigue, l’inquiétude, elle a tellement besoin de dormir… il se moque sans doute de ses ronflements. Mais le silence revenu dans la chambre l’inquiète. Lorsqu’elle allume la lampe, elle découvre que l’homme qu’elle aime est en arrêt cardiaque.

Avec une intensité rare, Hyam Zaytoun confie son expérience d’une nuit traumatique et des quelques jours consécutifs où son compagnon, placé en coma artificiel, se retrouve dans l’antichambre de la mort. Comment raconter l’urgence et la peur ? la douleur ? une vie qui bascule dans le cauchemar d’une perte brutale ?
Écrit cinq ans plus tard, Vigile bouleverse par la violence du drame vécu, mais aussi la déclaration d’amour qui irradie tout le texte. Récit bref et précis, ce livre restera à jamais dans la mémoire de ceux qui l’ont lu.

🖋 Mon avis :

Mouchoirs dans la main gauche, livre dans la droite, j’étais parée. Ces quelques pages, je le sentais, allaient me chavirer. Et puis… et puis, rien. Calme plat. Je l’ai tellement voulue pourtant, la submersion, tellement cherchée, mais rien n’y a fait. Pourquoi donc ? Que s’est-il passé pour que mon cœur ne se noie pas ? Il me fallait chercher.

J’ai donc remonté le fil, reniflé la piste, et retrouvé où et pourquoi ce livre et moi on s’étaient séparés. Ça n’a pas été long finalement, et l’un des cailloux sur ma chaussée a justement été ce temps, trop court. L’épaisseur d’un bouquin, on le sait, ne se mesure pourtant pas au nombre de pages, pourvu que l’intensité et la puissance du récit les transcendent. Mais là, pour moi en tout cas, il en manquait, des pages, des mots. Tout était trop court, pas assez fouillé, développé. Je pensais être soulevée par l’émotion, débordée, mais non. Pas une larme, pas un pincement, rien. Et pourtant, vous le savez, je ne les retiens jamais, ni mes yeux ni mon cœur. Ils ont carte blanche et ne craignent pas l’humidité (à l’inverse de mes cheveux. Mais on se perd là, reprenons.), mais ils n’ont pas eu le temps de prendre l’eau. J’étais prête à voir mes émotions affluer mais, à peine m’avaient-elles effleurer, que déjà elles repartaient. Inattendu et brutal ressac de mon empathie. Et pourtant, parfois, il n’en faut pas tant que ça, il suffit d’un mot, d’une phrase décochée comme une flèche, d’une fulgurance, mais rien de tout ça n’est arrivé. Je n’ai pas été transpercée.

Et puis, pour tout vous dire, il m’a aussi manqué de la tension, de l’ampleur. Hayam Zeytoun ne pouvait pas inventer, je le sais. Elle ne pouvait pas, pour plaire, ajouter, modifier, adapter. Il ne pouvait y avoir ici que ce qui s’est passé, et c’est parfait comme ça, mais j’aurai voulu plus de force, de puissance, dans le traitement des événements et des ressentis. Alors attention, je ne dis absolument que c’est mal écrit, mais je n’ai pas été conquise comme j’ai pu l’être par d’autres auteurs.rices. Le sujet est périlleux, si délicat qu’il demande l’excellence pour ne pas tomber dans la mièvrerie et le pathos tout en suscitant l’émotion, et là, même si l’autrice n’est pas tombée dans ces écueils, je n’y ai pas trouvé d’émotion non plus.

Je n’aime pas ne pas aimer et encore moins le dire, parce que, là aussi, l’exercice est difficile. Je ne veux surtout pas, au prétexte que je n’y ai pas trouvé mon compte, risquer d’éloigner les lecteurs d’un texte qui mérite sûrement d’être lu. C’est donc plus facile ici, puisque Vigile a déjà reçu quantités d’avis merveilleux. Alors allez les lire et, au pire, prenez le mien pour nuancer. Vos attentes seront peut-être moins grandes et il y a fort à parier que vous serez touchés. Cette fois-ci, et avec tout le respect que je dois à l’autrice, ça n’a pas marché pour moi.

La nouvelle arche, de Julie de Lestrange

📚 4ème de couverture :

Mathilde est l’une des premières. Aujourd’hui âgée de 20 ans, elle s’occupe des futures générations qui grandissent au Centre. Comme elle, ces spécimens n’auront pas d’enfance. Comme elle, ils naîtront, prêts à se battre, pour affronter l’ennemi invisible qui terrorise leur Communauté.

Aussi, lorsqu’un mal étrange frappe certaines unités, Mathilde cherche à tout prix le moyen de les sauver. Et ce qu’elle découvre pourrait bien remettre en cause sa propre humanité.

Mais peut-on être seule à changer le monde ?

Désormais, elle n’a plus qu’un choix : se taire. Ou combattre.

On ne naît pas humain, on le devient.

🖋 Mon avis :

Plus de bébés. Plus d’enfants. On naît conditionnés, adolescents, à 15 ans, avec des machines pour parturientes. Mais alors, que reste-t-il des parents ? Des familles ? Que pèsent les liens du sang quand ils ne sont pas tissés ?

Pas d’inquiétude, voyons ! Le Comité est un bon couturier, il saura vous coudre, vous fabriquer. Ne vous en faites pas. Ne vous souciez pas non plus de l’éducation, nous y avons aussi pensé. Elle est déjà paramétrée, formatée, et ce dès votre sortie de l’utérus informatisé de verre et de métal. Vous le savez, c’est pour notre bien à tous. Souvenez-vous, vous ne pouvez plus mener de grossesse à terme depuis qu’un mal mystérieux nous a frappé. Mais, heureusement, le Comité est là, partout, toujours. N’essayez pas de partir, ne dépassez pas les limites de notre territoire. Rappelez-vous que l’ennemi est proche et n’a de cesse d’attaquer, c’est d’ailleurs pour ça que vous devez vous entraîner. Soyez prêts à le combattre mais ayez-en assez peur pour avoir besoin de rester blottis dans nos jupons. Et surtout, surtout, fermez les yeux. Nous nous occupons de tout, absolument tout. Fermez les yeux on vous dit ! Mathilde ! Vous n’écoutez plus !

Non, Mathilde n’écoute plus. Elle a vu, voit, réfléchit, et veut comprendre. Jusque là, les réponses qu’on lui fournissait collaient parfaitement aux questions qu’on lui avait appris à se poser, mais aujourd’hui, les interrogations ont changé, et les réponses ne vont plus. Elle va donc devoir les chercher, seule. Enfin… seule, peut-être pas. Parce que je suis là, prête à la suivre. Oui, je suis là.

Quand j’ai commencé ma lecture, j’ai eu peur de ne trouver qu’une pâle copie du Meilleur des mondes, d’Aldous Huxley. Mais plus j’avançais, plus je comprenais que j’avais bien autre chose entre les mains. Ce premier volet pose les bases et laisse présager d’une suite passionnante que je ne tarderai pas à lire. Julie de Lestrange a un don certain, celui de conter, de raconter, de créer et d’intéresser. L’histoire est doucement enclenchée et je suis prête à passer la seconde et à accélérer. Parce que oui, j’ai aimé. Vraiment aimé. Téléportée dans un monde dont on souhaiterait tous qu’il relève plus de la litterature fantastique que de la SF, j’ai lu cette histoire avidement, et l’ai terminée pleine de réflexions. Et c’est bien-là le propre de la science-fiction : extrapoler, tirer sur l’existant pour dessiner les possibles et, ce faisant, questionner, alerter. Et c’est pour ça que c’est un genre qui me plaît vraiment, même si j’y mets trop rarement les pieds.

La nouvelle arche est classé comme une « Dystopie Young Adult », et c’en est une. Mais ne soyez pas rebutés par cette catégorie dont le nom fait plus penser à une MST qu’à une section de bibliothèque, les bons livres se trouvent partout, croyez-moi 😉

Retour à Birkenau, Ginette Kolinka avec Marion Ruggieri

🖋 Mon avis :

J’ai lu le témoignage de Mme Kolinka et, en le refermant, je me suis dit que je n’en ferai pas de retour, parce qu’il est des paroles sur lesquelles il ne faut rien mettre, parce qu’elles se suffisent largement et que poser d’autres mots dessus risqueraient de les abîmer.

Et puis j’y ai réfléchi, longtemps, très longtemps. Peut-être que si, finalement, peut-être faut-il que je dise. Peut-être que si j’écris comme j’ai été bouleversée, comme je pense qu’il faut que chacun le lise à son tour, quelqu’un le fera. Et si je convaincs une seule personne de prendre du temps pour son histoire, alors mon compte ne sert pas à rien.

Donc oui, il faut la lire, parce qu’on ne peut pas se souvenir, nous. Cette mémoire-là n’est pas la nôtre, nous n’avons pas vécu cette partie de l’Histoire. Mais nous devons écouter, apprendre, nous en imprégner, pour redire. Transmettre. Et nos enfants devront et doivent savoir, nous devons leur apprendre pour que plus jamais d’autres témoignages ne s’ajoutent. Il n’y a pas de prescription, il n’y a pas de date de péremption. Chacun devrait toujours avoir en tête ces souvenirs qui ne leur appartiennent pas et les garder en bagage. Tout ceci ne doit plus jamais exister.
Souvenons-nous de ces camps, de ces gens.
Souvenons-nous de ce qui les a fait exister. Écoutons ceux qui restent.
Répétons.
Enseignons.


Mme Kolinka, nous ne nous connaissons pas et pourtant… Pourtant, votre histoire je la raconterai à mes enfants, comme je leur parlerai de celle de mes grands-parents. Votre histoire, je ne l’oublierai pas. Je veux parler de votre peur, de la faim, des horreurs, de l’innommable, de ce qui ne devrait pas se raconter, de ce qui n’aurait jamais dû exister. Je veux le dire. Je veux que les gens s’en indignent encore. On entend trop souvent des « je sais, pas besoin de l’entendre encore ». Non, on ne saura jamais assez. Il faut continuer à entendre et à lire pour redire et mettre toutes les chances de notre côté, parce que l’ignorance est le terreau du pire. Nous voyons bien qu’aujourd’hui encore ces témoignages sont nécessaires. Nous voyons bien que la haine n’a jamais de cesse, alors n’en ayons jamais non plus.

Raconter, c’est semer. Alors choisissons les histoires qui feront les meilleures plantes pour notre avenir et faisons-en des boutures. Racontons l’horreur pour en montrer tout ce qu’elle a d’insensé. Votre témoignage, Madame, est une graine à mettre au pied de tous. Elle se fera brin, puis tronc, puis tuteur. Et votre humilité et votre simplicité y mettront les fleurs. Vous faites partie de mon jardin, Madame, celui dont je prends soin, celui dans lequel je fais grandir mes enfants, au creux de mon cœur.

A la ligne, de Joseph Ponthus

A la ligne
A la chaîne
Enchaînés
Alignés
Produire toujours plus
Plus et plus vite
Et ne voir que
Des lignes
Des chaînes
Les nôtres les leurs
Géométriques mécaniques
Infinies
Démentes
Je les ai connues aussi
Pas longtemps mais juste assez
Assez pour savoir qu’il est important d’y chanter
D’y rêver
De trouver tout ce qui pourrait nous en libérer un peu
Au moins la tête à défaut du reste
Au moins la tête pour oublier le reste
Assez pour savoir les jours de nuit
Les nuits toujours
Le soleil oublié
Le bruit et les bouchons d’oreilles
Les bottes et les pédiluves
Les machines
Incessantes
Insensées
Mais pas assez pour avoir aimé
Non pas assez
L’usine je l’ai détestée
J’ai haï cette gueule béante qui engloutit
Digère
Et nous recrache
Fourbus
De ces quelques missions renouvelables au jour ou à la semaine je n’ai rien gardé
Je ne pensais même pas pouvoir aimer qu’on en parle
Mais vous êtes arrivé Mr Ponthus et j’ai aimé vous lire l’écrire
Ce n’était pas gagné pourtant
Parce que je les aime tant moi
Les virgules les points les suspensions
Tant que j’en mets partout
Toujours
Trop
Mais j’ai lu votre cadence et j’y ai entendu
Ce(ux) qui ne s’arrête(nt) jamais
La solidarité taiseuse
Les demis-mots
Les mots mâchés
Les mains qu’on serre comme on dirait
Les mains qu’on serre parce qu’on ne dit pas
Les pauses cigarettes toujours trop courtes
Parce que tout se compte
Le temps comme les unités
Combien de jours travaillés
Combien de minutes à tirer
Combien de temps perdu à marcher pour rejoindre la machine à café
Combien d’heures de sommeil
Combien de kilos
De bêtes
De boîtes
De camions
Combien
Combien
Toujours
Mais en vous lisant je n’ai pas compté
Quoiqu’on en dise la poésie ne se calcule pas
Ni en pieds ni sur les doigts
Elle n’a pas besoin de ça
Pour être là partout
Entre vos maux
Par vos mots
Ceux que j’ai suivis sans jamais en lâcher le fil
Parce que c’est ainsi que vous m’avez pêchée
Monsieur
A la ligne
Hameçonnée
Par vos lignes
Captivée
Et sans un point pour y revenir


Je dois absolument remercier @clairethefrenchbooklover pour m’avoir mis ce livre entre les mains et m’avoir dit « toi, tu vas adorer. Je le sais. » Oui Claire, c’est vrai, tu me sais, infiniment bien. Ce livre, je l’ai adoré. Tu avais, encore une fois, le mot parfait.

La police des fleurs, des arbres et des forêts, de Romain Puertolas

📚 4ème de couverture :

Une fleur que tout le monde recherche pourrait être la clef du mystère qui s’est emparé du petit village de P. durant la canicule de l’été 1961.
Insolite et surprenante, cette enquête littéraire jubilatoire de Romain Puertolas déjoue tous les codes.

🖋 Mon avis :

Bon, pas de surprise pour moi. Faut dire qu’il n’aurait pas fallu me prévenir autant dès les premières pages aussi ! Du coup, je n’ai pas pu m’empêcher de sortir ma loupe à mots et ma pince à épiler les phrases pour traquer les indices. Et en à peine quelques pages je savais déjà. Ah ! Si vous saviez comme j’aurais voulu être détective… ou médecin-légiste. Mais ça, c’est une autre histoire.

Donc. Le « truc » deviné trop vite, j’ai eu peur que ça fasse pschitt (je ne m’en sors pas avec les onomatopées. Y a un dictionnaire pour ça ? Non ? Un académicien dans la salle peut-être? Toujours pas ? Tant pis.), mais finalement non, pas vraiment. Pourtant, quand on parle meurtre sanglant et enquête, on pourrait penser qu’il vaut mieux que tout vienne à point (quoique… bleu c’est peut-être mieux 😉 ) Et bien figurez-vous que ça a été le cas quand même. Énigmatique n’est-ce pas ? Disons simplement que je n’avais que certaines pièces du puzzle. Quoiqu’il en soit, je ne vais, encore une fois, pas vous en dire grand chose de plus. Je peux toutefois, sans rien spoiler, vous dire que j’ai aimé remonter le temps, prendre le train (c’est un luxe en ce moment !), dormir à l’auberge. Que j’ai eu le sourire en main, tout du long. Que ça m’a fait du bien.

Je l’ai lu tranquillement, levé le pied, laissé les pages se tourner, sans les brusquer. J’ai suivi l’enquête et l’enquêteur et écouter les histoires. Dans la campagne, j’ai respiré. Et plus j’avançais, plus je partais, exactement là où je voulais être : au cœur d’une carte postale aux couleurs un peu passées, au charme suranné. Ce fut une balade champêtre très agréable avec, à mon bras, un jeune policier dévoué, dans mes cheveux, une fleur recherchée, une tartine de confiture dans une main, des sacs Galeries Lafayette dans l’autre. Et dans ces sacs… Joël, 16 ans. Enfin, ce qu’il en reste. Ça y est, vous avez le tableau ? Et oui ! Je ne vous ai jamais dit qu’on était à Giverny… 😉 Alors, ça vous dit vous aussi ? Allez, venez, on va se promener…

Je voudrais que la nuit me prenne, d’Isabelle Desesquelles

📚 4ème de couverture :

Leur mensonge préféré aux parents, ils viennent le soir vous dire au revoir, on est à moitié endormi et eux vous murmurent « Je serai toujours là, mon délice, mon ange de la joie douce, merveille de l’amour enchanté », ils caressent votre front, que ça rentre bien dans votre tête. Ce doit être pour cela que ça fait du mal le jour où ce n’est plus vrai, où la main d’un père ou d’une mère ne se posera plus sur le front d’un enfant que l’on n’est plus depuis longtemps. Et si cela arrive vraiment trop tôt, on est fauché net. On peut mourir et vivre longtemps. 

Loin du bruit du monde, Clémence grandit auprès de parents rivalisant de fantaisie. Mais elle n’a pas la voix d’une petite fille et ses mots sont ceux d’un mystère cruel. Que s’est-il passé pour que l’innocence se borde ainsi de noir ?
Plongée vertigineuse et poétique dans le monde de l’enfance, Je voudrais que la nuit me prenne raconte le danger du bonheur. Entre trouble et éclairs de joie, Ce roman explore le lien fragile et inaltérable qui nous unit à nos plus proches. Et la redoutable force du souvenir.

🖋 Mon avis :

Clémence, petite fille qui grandit. Elle a quoi ? 8 ans à peine, peut-être. 8 + 16 à tout casser. Un tourbillon d’enfance au milieu de ce couple merveilleux. Mais peu à peu, les coins de la jolie photo jaunissent, se cornent, vieillissent. Il y a quelque chose n’est ce pas ? Dans la voix. Oui, je crois. Il y a quelque chose, quelque chose qui ne va pas. Et pourtant il est beau cet ombilicœur, ce cordon inaltérable qui les tisse. De la mère à la fille, de la femme au mari, de la fille aux parents, de l’homme à la femme, du père à l’enfant. Oui, elle est belle cette famille-là, douce et folle quelquefois. Oui, il est beau cet amour-là, doux et fort à la fois. Mais cette voix… quelque chose ne va pas.

Je ferme tout juste ce livre. Je le pose à peine. A grand peine. Je laisse mes yeux se noyer, dans l’eau salée, l’eau de mère, de père. Mon cœur gonflé du triste, gorgé du beau, bat encore, trop fort. J’ai bu la tasse je crois. Pourtant, dès l’aube du roman, j’ai pris le temps. Je me suis mouillée la nuque. J’y suis entrée doucement. Parce que vous savez, si on ne se méfie pas, 206 pages, ça s’engloutit. Un claquement de doigts et tout est lu. Mais pas avec Isabelle Desesquelles. Non, avec ses mots à elle, on s’attarde, on relit, on s’imprègne, on écoute. Tout doux. Prend le temps, lecteur. Regarde-les, effleure-les, prends-en soin. Des phrases comme ça c’est fragile, ça ne se cueille pas, ce sont elles qui vous cueillent. Des edelweiss. Voilà ce qu’elle écrit. Des edelweiss. Accrochées aux pages. Alors, si vous y allez, tournez-les doucement. Ça prend du temps de regarder, de toucher avec les yeux. Ça prend du temps de s’attarder, de déguster. Ça prend, tout. Les yeux, l’esprit, le cœur. Et puis ça nous laisse, à genoux. Oui, tu avais raison Amandine. À genoux. Devant la puissance du talent, on s’incline, évidemment. Et on attend. Que la nuit nous laisse, peut-être.


Voilà. Je vous l’avais dit. Je vous avais dit que je me saoulerai encore de ses mots. Et c’est livresselitteraire elle-même qui m’a offert ce vertige. Merci Amandine. Merci de m’avoir fait lire à nouveau cette autrice qui me fascine.

Jolis jolis monstres, de Julien Dufresne-Lamy

📚 4ème de couverture :

Certains disent qu’on est des monstres, des fous à électrocuter.
Nous sommes des centaures, des licornes, des chimères à tête de femme.
Les plus jolis monstres du monde.
Au début des années sida, James est l’une des plus belles drag-queens de New York. La légende des bals, la reine des cabarets, l’amie fidèle des club kids et des stars underground. Quand trente ans plus tard il devient le mentor de Victor, un jeune père de famille à l’humour corrosif, James comprend que le monde et les mentalités ont changé.
Sur trois décennies, Jolis jolis monstres aborde avec finesse et fantaisie la culture drag, le voguing et la scène ballroom dans un grand théâtre du genre et de l’identité. Au cœur d’une Amérique toujours plus fermée et idéologique, ce roman tendre mais bruyant est une ode à la beauté, à la fête et à la différence. Une prise de parole essentielle.

🖋 Mon avis :

Maquiller, c’est falsifier ? Le fard et le fond de teint, ça trompe ? On camoufle ou on dessine ? On cache ou on répare. On est un ou plusieurs. Et si finalement on était toujours juste soi, peu importe comment on le peint, mais si possible avec des paillettes, pour leur lumière et ce qu’elle permet d’oublier, un peu. Et aussi parce qu’il ne faut pas les espérer de la vie ou des autres.

Enfiler une robe comme un écrin. Être soi, autrement. Et si, finalement, on ne se cachait pas derrière tout ça. Et si on en avait besoin pour être entier. Mais alors, pour se réaliser pleinement, il faudra sûrement souffrir, sourire, assumer, en pâtir, tout en restant debout, peu importe la hauteur des talons, en espérant qu’un jour les autres comprendront, verront, accepteront. Qu’un jour tout ce qui est, tous ceux qui sont, soient enfin considérés pleinement. Que les monstres n’en soient plus, ni pour eux-mêmes ni pour personne. Ou que chacun prenne enfin conscience qu’il en est un à sa façon.

Au milieu des perruques, des corsets et des nuits embrumées qui durent des jours, j’ai suivi Lady Prudence et Mia. J’ai voyagé dans le New York des années 70-80 et d’aujourd’hui, dansé dans les clubs, écouté les confidences nicotinées sur les trottoirs sombres, appréhendé l’apparition des taches brunes sur la peau. J’ai vu la lumière des néons alors je suis entrée. J’ai lu les ombres alors je suis restée. Attachée. Hypnotisée.

J’ai lu, j’ai appris, j’ai compris. Et j’ai aimé aussi, passionnément. Ave Mr Dufresne-Lamy. Je ne savais pas grand chose de ces divas, je ne connaissais pas leur monde et peu leur histoire. J’en connaissais les musiques et les images, les idoles et leurs fins, mais pas les vies. Je ne les connaissais pas elles. Non, je ne les savais pas. Mais en ouvrant ces pages, vous m’avez emmenée derrière le miroir, par-delà les images, au creux des cœurs, des peurs, des rires, des larmes.

Aujourd’hui, je sais pourquoi j’ai vu autant tourner ce livre. Je sais pourquoi ses lecteurs ajoutent frénétiquement votre bibliographie complète à leur liste. Je sais parce que je l’ai lu, enfin. Et j’ai fait pareil, évidemment. Alors, Monsieur, je préfère vous prévenir tout de suite : entre vous et moi, ça ne fait que commencer.

Et vous lecteurs, come on, vogue.

Nous rêvions juste de liberté, d’Henri Loevenbruck

📚 4ème de couverture :
« Nous avions à peine vingt ans, et nous rêvions juste de liberté. » Ce rêve, la bande d’Hugo va l’exaucer en fuyant la petite ville de Providence pour traverser le pays à moto. Ensemble, ils vont former un clan où l’indépendance et l’amitié règnent en maîtres. Ensemble ils vont, pour le meilleur et pour le pire, découvrir que la liberté se paye cher.

Nous rêvions juste de liberté réussit le tour de force d’être à la fois un roman initiatique, une fable sur l’amitié en même temps que le récit d’une aventure. Avec ce livre d’un nouveau genre, Henri Lœvenbruck met toute la vitalité de son écriture au service de ce road movie fraternel et exalté.

🖋 Mon avis :

Pied sur le kick. Pas de casque. Pas de GPS. Des amis dans les roues. Et la route, juste la route. Pavée de centaines de pages.

Ça fait au moins 45 jours que je tourne autour de mes mots sans les trouver. 45 jours que je cherche quoi vous en dire. J’ai encore le vent dans les cheveux, des bruits de motos dans les oreilles, mes amis plein le cœur. J’ai 15 ans. Puis 18. Puis 20. Je revois nos soirées à parler, nos rendez-vous matinaux avant d’aller en cours. Nos fêlures, à peine évoquées mais jamais oubliées. Nos sourires pour panser. Et puis me revient Bohem. Bohem.

Je ne voulais pas finir ce livre. Je ne voulais pas tourner la dernière page. Je voulais rouler encore. Et lire, lire, lire. Son histoire, ses mots, sa vie. Je voulais le suivre toujours, accrochée à ses hanches, le moteur comme autoradio. Ecouter ses amitiés, les fortes, les belles, celles qui font gronder le cœur. Coller l’oreille sur les cicatrices de son cœur. Voyager avec sa bande. Mais le livre s’est fini. Moto à l’arrêt. Seules mes larmes ont continué à rouler. Longtemps, très longtemps après. Au point que mon fils s’est inquiété.

« Ça va maman ?

– Ça va mon cœur, c’est rien. C’est juste mon livre.

– Ah… il devait être vraiment…

– Oui, c’est exactement ça, mon grand. Il était vraiment…. Vraiment. »

Alors merci Mr Loevenbruck. Vous m’avez arrachée à mon fauteuil, ramenée à mes premières grandes amitiés, à mes 20 ans, à mon avant. Vous m’avez embarquée, et je ne voulais pas poser le pied. Alors oui, Monsieur, sans vous avoir lu, mon fils avait raison. Votre livre est vraiment… Vraiment.

Grandir un peu, de Julien Rampin


Quand, comme moi, on touche à peine le mètre soixante en se mettant sur la pointe des pieds, il faut bien admettre que ce titre est tentant. Mais ce n’est pas pour ça que j’ai ouvert ce livre. Non, je l’ai ouvert, impatiente, parce que Julien. Parce que Juju. Parce que c’était lui. Et je l’ai commencé, un peu tremblante, parce que tout ça aussi. Il me tardait de le lire, mais j’appréhendais, forcément. Comment lui dire si jamais je n’aimais pas ? Mais comme je suis une grande petite fille, et que l’excitation était plus forte que tout, j’ai mis mes peurs dans le fond de ma poche et dégainé mes lunettes. A nous deux Monsieur Rampin !

Je tourne les premières pages, le sourire monte. D’autres pages encore, ce sont les larmes. Petit à petit, je pars à la ferme. Depuis mon fauteuil, j’écoute aux portes et j’entends Jeanne, la timide, la trop longtemps effacée et Lucas, le beau, le doux, le mystérieux, l’esquinté. Depuis mon fauteuil, j’écoute aux cœurs, fragiles, et j’entends Raymonde, la bariolée, la toujours libre et effrontée, celle au langage aussi fleuri que son jardin. Et puis parfois, au creux de ces trois-là, je me vois. Mon fauteuil est vide. Je suis là-bas.

Un à un, ils m’ont touchée. Un à un et tous ensemble. Mais je dois vous dire, au milieu d’eux, quelque part dans ces mots, ce que j’ai lu surtout, c’est lui, Julien. Les sourires et les rires qui me viennent, ce sont les siens. L’émotion qui monte, c’est la sienne. Il n’a pas créé tout ça à partir de rien, il l’a tissé au fil de lui. Comment ai-je pu imaginer être déçue ? Ce n’était pas possible. Ce livre ne serait pas signé que j’en aurais quand même deviné l’auteur. Parce qu’il respire la sincérité, le sud, la vie, l’amour. Parce qu’il parle des gens, les vrais, les simples, et de ce qu’ils gardent lourdement au fond du cœur. Qu’il dit le courage et les souffrances, et les fêlures sous la force et les sourires. Qu’il raconte les rencontres. Celles qui abîment et celles qui soignent, les plus belles. Celles auxquelles on ne croyaient pas, plus, et qui arrivent, sans prévenir, au détour d’un chemin de terre, derrière des volets bleus.

J’ai longtemps cherché quoi vous dire, alors que je connaissais déjà la réponse. Si vous aimez Juju, lisez-le. Si vous ne le connaissez pas encore, allez faire un tour sur @labibliothequedejuju et faites-vous une idée. Parce que Grandir un peu, c’est lui. Grandir un peu, c’est rire et sourire, beaucoup. Et avoir les yeux humides, souvent. Et l’envie de le relire, forcément. Un jour, quelqu’un a dit « On ne voit bien qu’avec le cœur ». Je crois que c’est comme ça qu’on doit écrire aussi. Et Julien Rampin écrit bien. Mieux que bien même, puisque son coeur a touché le mien.

Julien, maintenant c’est à toi que je m’adresse. Merci. Merci de m’avoir fait confiance. Merci pour les remerciements et les tirets cadratins. Merci d’être une de mes rencontres à moi. Tu n’avais ni jogging ni chemise de bûcheron, mais un soir de Mai, tu as été ma Raymonde en m’ouvrant tes bras comme elle aurait ouvert sa porte. Tu n’avais pas mis d’annonce, simplement tes mots sur ceux des autres, mais ça avait suffi pour que j’ai envie de te rencontrer. Ce soir-là, pour moi, @labibliothequedejuju est alors devenu Julien. Mais à partir d’aujourd’hui, ce sera Julien Rampin, l’écrivain.