Moi ce que j’aime c’est les monstres, d’Emil Ferris

🖋 Mon avis :

Moi ce que j’aime c’est Moi ce que j’aime c’est les monstres. Non, non, mon vinyle n’est pas rayé. Moi ce que j’aime, c’est vraiment Moi ce que j’aime c’est les monstres. 800 pages folles, d’une beauté déconcertante. 800 pages dessinées au stylo-bille, sur un carnet aux feuilles perforées. Oubliez les oeillets, posez les œillères, partez légers. Laissez-vous (em)porter.

J’ai longtemps rêvé de feuilleter ce roman graphique, et, quand l’édition collector est sortie, j’ai modifié ma liste de souhaits pour la mettre en première place. C’était celle-là qu’il me fallait, et si vous avez déjà eu le bonheur de tenir un titre publié chez Monsieur Toussaint L’ouverture, vous savez pourquoi. La qualité des ouvrages est démente. Le soin apporté au choix du papier, des couvertures, de l’ensemble de l’objet, en fait toujours un trésor, et c’est encore plus vrai ici. Sans l’avoir encore ouvert, je savais que je tenais un objet qui allait m’être précieux.

Et puis… j’ai tourné la première page. Et je suis tombée dans le terrier. Plus de présent, plus de réalité, je ne le lisais plus, je vivais dedans. Aspirée par le crayon, par l’histoire, prise dans les lignes crayonnées du journal de Karen, j’ai suivi son chemin. Qu’il est compliqué d’être soi au milieu des autres. Qu’il est difficile d’être différent, à part, en marge. Mais elle n’y reste pas Karen, dans la marge. Elle écrit, trace, et s’étend sur toute la page. Au gré de son enquête pour retrouver le meurtrier de sa voisine, elle va s’épanouir. L’entrelacs des histoires dessinent alors la sienne et en suivant son stylo, on la voit apparaître. Cette jeune adolescente habituée à vivre avec son frère et à sa mère au sous-sol d’un immeuble bien modeste prend de l’ampleur au gré de ses recherches. Plus question de vivre en taupe, terrée. Karen est forte. Elle grandit. Et l’intrigue avec.

Des monstres, on le sait, il y en a partout, et surtout ici, sur les couvertures des pulps que Karen reproduit, en peinture, dans les films, dans l’Histoire, dans les histoires, dans la rue, dans chacun. Et puis il y a ceux que l’on croit distinguer, face à l’Autre, différent. Inventés, réels, enfouis, cachés, craints ou enviés, l’éventail de leurs formes et visages est large et se déplie au fil des pages.

Je ne sais quoi vous dire pour vous convaincre. Ce livre est un monument, une œuvre d’une densité rare. Oubliez ce que vous pensiez connaître des romans graphiques et foncez. Certains seront peut-être réticents, le graphisme étant, il est vrai, particulier, la mise en page aussi, mais tout est pensé pour servir l’histoire. Ce n’est pas une BD, ce n’est pas un roman. C’est une BD, c’est un roman. Et un journal. De l’art. Une chimère, une Hydre de l’Herne littéraire, plusieurs têtes pour un même corps. N’en coupez aucune, respirez le poison. Hallucinez et laissez-vous porter, ce monstre-là ne vous lâchera pas.

Batman – Un long Halloween, par Jeff Loeb et Tim Sale

Noir, affuté, ambiance gangster avec scotch on the rocks et baie vitrée donnant sur la ville. Nuit. Un long Halloween c’est du Batman de malfrats. C’est une enquête. Ce sont des ruelles sombres, des Borsalinos et des silhouettes découpées dans l’ombre. On entendrait presque grésiller les vinyles et s’entrechoquer les glaçons dans le fond des verres. Et tout ça presenté dans une édition aussi classe que les dessins… La qualité ressort autant des interviews de pré- et postfaces que du papier. Tout est superbement soigné.

Je vous le pitche vite fait : un nouveau méchant semble être arrivé à Gotham City. Il tue, vite et sans bavure, à chaque événement du calendrier. Une année d’enquête et tout l’univers de Batman est convoqué. Le Joker, Poison Ivy, Nigma… ils y sont tous.

Ça ne fait ni « Bang ! » ni « Bim ! ». Non. Ça fait Waouh ! Les dessins sont léchés, les couleurs économisées. On est sur du cinéma en quasi noir et blanc et c’est beau. Ça sent la cigarette, ça se joue en costard. Les femmes sont aussi belles que dangereuses et puissantes. Lipstick rouge, talons aiguilles, brushing impeccable, des mains de fer dans des gants de velours.

Est-ce que je vous parle aussi des pleines pages ? Non, parce qu’elles se regardent plus qu’elles ne se décrivent. Noir, blanc, et rouge sang. Ça tâche.

Et le Batman dans tout ça ? Homme d’affaires charismatique et tourmenté le jour, détective aux yeux sombres et aux sourcils froncés la nuit. Juste, intelligent, impressionnant avec ou sans la cape. Oiseau de nuit au profil de hibou. Laissez-moi vous dire que la pipistrelle de Gotham n’a pas fini de me séduire… « Mrs Wayne ? – oui, c’est moi.  » ❤

Et puis Colette, de Sophie Henrionnet et Mathou

📚 Résumé :

Anouk, trentenaire parisienne enfermée dans la routine, vient d’apprendre le décès de sa soeur. Pire, celle-ci l’a désignée tutrice de Colette, 7 ans, ceinture noire de maturité et de mélancolie. Alors que la jeune femme craint de se faire dévorer par cette responsabilité imprévue, la petite fille va bousculer toutes ses certitudes. Saura-t-elle être à la hauteur de cette nouvelle relation ?

🖋 Mon avis :

Je voulais le lire depuis qu’il est sorti mais j’ai attendu. Et puis le Printemps du livre de Montaigu est arrivé, et avec lui l’occasion de l’acheter et de rencontrer Sophie Henrionnet, son sourire et sa gentillesse.

Le thème abordé est difficile, on pourrait s’attendre à ne voir que tristesse et chagrin, mais non. Et c’est bien là toute la force et la beauté de cet album. Il y a des couleurs sur le gris de la peine, des rondeurs sur les bords bruts de la douleur. Mathou gomme le tranchant et dessine l’amour et Sophie Henrionnet le met en musique.

J’ai tellement souri. Et pleuré un peu aussi. Ces pages, c’est un coffre plein d’émotions, et quand on les ouvre, on en prend plein le cœur. Et puis Colette, c’est le printemps, c’est un bourgeon, c’est la vie qui reprend après le froid et la rudesse de l’hiver. Parce que même si la fleuriste s’en est allée, il reste toujours de quoi faire un joli bouquet. Et puis Colette, ça fait du bien et j’en avais besoin. ❤❤❤